Le pardon chrétien

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Le pardon chrétien

Message  Catherine le Mar 31 Mar 2009 - 17:14

A la porte d'une église de Paris, un vieux mendiant, connu sous le nom de Jacques, venait chaque jour, depuis nombre d'années, demander l'aumône. Il ne parlait presque jamais et se contentait de s'incliner quand on lui donnait quelque chose. Une croix dorée brillait sur sa poitrine quand ses haillons s'ouvraient. Un jeune ecclésiastique, l'abbé Paulin de X, célébrait habituellement la messe dans cette église et ne manquait jamais de donner son offrande au pauvre Jacques. Issu d'une noble et riche famille, l'abbé Paulin s'était consacré à Dieu et faisait une large part de sa fortune aux malheureux. Sans le connaître, le vieux Jacques l'aimait beaucoup. Un jour cependant, l'abbé ne vit plus Jacques à sa place habituelle. Comme il remarquait que cette absence se prolongeait, il s'inquiéta du sort de son protégé. On lui donna son adresse et, un matin, après sa messe, il se dirigea vers sa demeure. Il frappa à la porte d'une mansarde, au sixième étage. Une voix répondit: "Entrez!" et il entra.
C'était bien Jacques. Il était couché sur un mauvais grabat, le teint pâle, l'oeuil éteint. "Ah! c'est vous, monsieur l'abbé, dit-il au bon prêtre. Vous êtes bien gentil de venir voir un misérable comme moi! je ne le mérite pas! - Que dites-vous là, mon bon Jacques, reprit l'abbé. Ne savez-vous pas que le prêtre est l'ami des malheureux? - Ah! Monsieur, si vous saviez... Non, ne me parlez pas avec bonté; je suis un misérable, un maudit! - Ne dites pas cela. Si vous avez fait du mal, repentez-vous et confessez vous. Dieu est la bonté même, il vous pardonnera. - Oh non! pas à moi, insista le mendiant. - Et pourquoi? ne vous repentez-vous pas? - Si, je me repens! s'écria Jacques en se dressant sur son séant. Voici trente ans que je me repens...Mais je suis un maudit." - Le bon prêtre s'efforça, mais en vain, de le consoler. Un mystère terrible était caché au fond de ce coeur.
Enfin, vaicu par la douceur de l'abbé, le malheureux Jacques se décida à parler, et, d'une voix étouffée, lui dit: "J'étais intendant au château d'une riche famille lorsque la sanglante révolution éclata. Monsieur le Comte, Madame la Comtesse, leurs deux filles, leur fils...étaient la bonté même à mon égard. Je leur devais tout. Et bien! je les ai trahis! Ils avaient dû se cacher pour échapper aux recherches des révolutionnaires: je savais où ils étaient et je les ai dénoncés pour avoir leurs biens! Ils ont été emmenés, puis condamnés à mort, tous, sauf le petit garçon qui était trop jeune..." Une sueur froide coula sur le front de l'abbé... "Monsieur, continua le vieux mendiant, c'est horrible, n'est-ce-pas? Mais ce n'est pas tout! J'ai entendu leur condamnation à mort, je les ai vu monter dans une charrette et j'ai vu leurs quatre têtes tomber sous le couperet! Vous voyez que je suis un monstre! Et depuis ce jour, je n'ai plus de paix. Je les vois toujours là, devant moi. Et d'ailleurs, ils sont là, tenez, sous ce rideau." En parlant, Jacques désignait de la main un morceau de toile qui voilait un pan de mur. "Ce crucifix que vous voyez au-dessus de mon lit, c'était celui de Monsieur. Cette croix d'or que je porte au cou, c'était celle de Masdame. O mon Dieu, quelle horreur!"
Le prêtre était à genoux près du lit, pâle comme unmort... Après un instant de silence il se leva, fit le signe de la croix et, tirant le rideau de la muraille, il découvrit deux portraits. Jacques, en les voyant, poussa un cri et se rejeta sur son grabat...Le prêtre, lui, pleurait... "Jacques, dit-il d'une voix tremblante, je viens vous pardonner de la part de Dieu. Je vais vous confesser." Et, assis près du lit, il confessa le vieux Jacques; quand le moribond eut achevé: "Jacques, ajouta l'abbé Paulin, Dieu vient de vous pardonner. Mais ce n'est pas tout. Moi aussi je vous pardonne pour l'amour de Lui! car vous avez tué mon père, ma mère et mes deux soeurs, Je suis Paulin de X" Les cheveux du vieux mendiant se dressèrent sur sa tête! Il ouvrit les lèvres, balbutia quelques sons imcompréhensibles puis s'affaissa sur sa couche. Le prêtre s'approcha...Il était mort!
Mgr de Ségur.
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