DIEU ET LE DÉSIR HUMAIN

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Message  Monique le Jeu 15 Oct 2009 - 5:57

DIEU ET LE DÉSIR HUMAIN


II. — L'APPÉTIT DU BONHEUR

La contrainte intérieure.
N'insistons pas sur cette conclusion, qui devra faire retour à la fin de l'enquête. La seconde de nos contraintes, ai-je dit, c'est la contrainte intérieure qui nous oppose nous-mêmes à nous-mêmes.

Les deux cas se correspondent. Nous ne sommes pas un vase clos ; l'univers entre en nous et pèse sur nous ; par le corps, nous ne sommes que l'un des multiples champs des forces cosmiques, et le conflit de ces forces, origine de la douleur, cause également, par un mécanisme souvent décrit, la misère morale.

Une partie des actions qui s'exercent sur nous s'emploie à rendre possible l'exercice de nos volontés, l'autre à les contredire. La raison vit en nous et la bête l'excède. Une mouche qui vole nous empêche de penser : ainsi une imagination, dans l'atmosphère de l'âme, nous empêche de vouloir.

Qu'il s'agisse de préparer l'action ou de la faire, même impuissance et même désarroi. Notre discernement ne peut pas découvrir, dans la multitude des actions possibles, celle qui correspond à notre propre et intime vouloir ; notre initiative ne sait pas la chercher, notre conseil ne sait pas la résoudre, notre constance ne sait pas la garder, notre sagesse ne sait pas la mener à terme.



A.-D. SERTILLANGES, O. P.
Extrait du livre: ''DIEU OU RIEN'' (1930).

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Message  Monique le Ven 16 Oct 2009 - 0:03

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II. — L'APPÉTIT DU BONHEUR

La contrainte intérieure.
Il n'est pas jusqu'à notre volonté habituelle qui ne finisse par être envahie et corrompue par ces influences étrangères, quoique intestines. « J'en arrivais, voulant, à ce que je ne voulais pas », nous a déjà dit saint Augustin. A force de nous faire accomplir ce que nous ne voulons pas, la contradiction intérieure, la « loi des membres » finit par nous le faire vouloir.

Nous sommes liés, esclaves de nous-mêmes, et subissant cette angoisse d'avoir voulu être esclaves, de le vouloir encore, tout en ne le voulant pas. S'il nous arrive d'échapper au piège, c'est pour assister, impuissants, au déroulement indéfini des conséquences de nos actes : postérité maudite, qu'on peut désavouer, mais non pas réduire, postérité qui va peupler invisiblement et le monde et nous-mêmes ; car il n'est point d'acte humain qui n'ait des conséquences illimitées et incoercibles, au dehors comme au dedans de nous.

Ces choses ont été souvent dites ; il faut les répéter, car elles sont de conséquence ; elles ont d'autant plus de poids qu'elles sont l'étonnement et l'angoisse des meilleurs. Si tous les hommes s'arrêtent stupéfaits devant la douleur, les grandes âmes ont la spécialité de la plainte en ce qui concerne l'inadaptation morale. Toutes éprouvent un sentiment de honte à découvrir en elles de viles tendances, alors qu'elles aspirent si haut. Leur besoin plus pressant de liberté intérieure aggrave leur esclavage ; elles se sentent dans une situation anormale, tirées à la fois en bas et en haut, comme entre deux mondes. Ce n'est certes point là, pour elles, la moindre révélation du monde de l'esprit.

Un philosophe comme Kant, exclusivement préoccupé de donner satisfaction à la raison, a senti ce qu'il y a d'impossible et de contradictoire dans cette situation. D'une part, dit-il, le devoir s'impose à nous et il consiste dans la conformité de nos intentions à la loi morale. D'autre part, étant donné la constitution de l'homme et de la vie, une telle adaptation est impossible. Le parfait homme de bien des stoïciens n'est qu'une illusion orgueilleuse et extravagante ; le magnanime d'Aristote n'est qu'un symbole ; Fénelon l'appelait « un pédant ». La vie parfaite est une chose hors la vie, et cependant c'est la loi de la vie.

Il faut donc conclure, dit ce philosophe, que la vie temporelle n'est pas tout, qu'il y a un recours, grâce auquel sera rendu possible ce que l'ordre des choses nous commande impérieusement, tout en le rendant illusoire.

Ce raisonnement est de poids ; il rejoint celui que nous esquissions au sujet de la douleur et que nous retrouverons encore.


A.-D. SERTILLANGES, O. P.
Extrait du livre: ''DIEU OU RIEN'' (1930).

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Message  Monique le Mer 21 Oct 2009 - 4:58

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II. — L'APPÉTIT DU BONHEUR

L'insuffisance de nos objets.
En troisième lieu, nous avons rappelé l'insuffisance de tout objet pris de notre expérience à satisfaire l'appétit de vie qui est en nous. Cela pouvait se prévoir.

Dire que la vie nous apporte ce que nous ne voulons pas, c'est indiquer d'avance qu'elle ne nous apporte pas ce que nous voulons. Un événement contraire ne sort jamais que d'un milieu indifférent ou hostile ; la présence du mal suffit à faire mal augurer du fond de l'existence, dans son rapport avec le désir.

C'est une banalité de le constater : pas un humain, fût-il disposé un moment à assurer le contraire, n'est content de sa destinée. Horace s'en étonnait : « Quo fit, Mœcenas... »

Tous se plaignent ; tous voudraient acquérir ceci qu'ils n'ont pas, ou écarter cela qui les gêne. Leur vie a beau grandir, se remplir plus ou moins de ce qui fait pour nous le prix de la vie, jamais le niveau n'atteint à la hauteur de leurs aspirations. Et l'écart se manifeste d'autant plus qu'il s'agit de gens plus comblés, comme si la satisfaction ne faisait qu'irriter une avidité vraiment insatiable.


A.-D. SERTILLANGES, O. P.
Extrait du livre: ''DIEU OU RIEN'' (1930).

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Message  Monique le Jeu 22 Oct 2009 - 5:04

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II. — L'APPÉTIT DU BONHEUR

L'insuffisance de nos objets.
C'est bien ainsi. Ce mot : insatiable est l'attribut ou pour mieux dire la définition même du désir. Le désir s'appelle au delà. Vouloir, c'est vouloir tout. Ne serait-ce pas que vouloir, désirer humainement, est une condition si haute, qu'une perspective infinie doive s'ouvrir d'elle-même en face d'un tel fait ? Mais alors, qu'y aura-t-il au bout de la perspective ?

Les tristesses humaines n'ont pas besoin d'objet pour éclore ; elles se fondent sur cela même qui leur est le plus contraire, sur le bonheur.

La mélancolie dont parle Bossuet comme constituant « le fond de la nature humaine » ne réside pas en ceci que les bonheurs rêvés soient difficiles à atteindre, mais en ce fait bien plus grave qu'une fois atteints ils ne satisfont plus.

Les obstacles, on en prendrait son parti ; mais la désillusion certaine, qui donc l'accepte ? On ne l'accepte pas, on l'oublie, ou bien on la néglige ; mais cela ne résout rien. Nous posons un problème objectif; à son égard, le « divertissement », l'oubli, la résignation ne sont que des échappatoires.

On part ; on veut « arriver » ; on met dans ce mot tout un univers, et l'on constate qu'on n'arrive jamais. On est toujours en route. Notre médiocrité n'a pas de remède humain. Un jour vient où le prétendu sommet gravi, l'horizon exploré, la certitude acquise que tous les jours désormais se ressemblent et qu'il n'y a plus lieu d'espérer, on se retourne. Ne comptant plus sur l'avenir, on essaie de se reprendre au passé. Le passé est comme un avenir de l'esprit.

L'espérance vous manquant de parole, on cherche son sosie dans le souvenir. C'est une façon de se leurrer qui est touchante, qui du reste a un grand sens, car elle marque l'équivalence spirituelle des diverses directions du temps. C'est seulement en physique et à l'égard des mobiles matériels, que la durée est irréversible ; pour l'âme en ses propres opérations, il n'y a pas de coulée temporelle, il y a une multiplicité d'objets qu'on peut parcourir en un sens quelconque.


A.-D. SERTILLANGES, O. P.
Extrait du livre: ''DIEU OU RIEN'' (1930).

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Message  Monique le Mer 28 Oct 2009 - 3:08

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II. — L'APPÉTIT DU BONHEUR

L'insuffisance de nos objets.
Mais ce qui est remarquable, c'est que de toutes parts nous nous avançons sans jamais trouver de terme accordé à nos démarches. Celui qui a tout, conclut que tout n'est rien. Celui à qui tout réussit regarde, à la fin, le chemin parcouru et murmure : Où donc est le bonheur ? disais-je. Infortuné ! Le bonheur, ô mon Dieu, vous me l'avez donné.

Le savant qui a fini sa tâche déclare qu'il ne sait rien, que du reste la science n'est rien, qu'un jeu de galets et de coquilles au bord de la mer, ainsi que disait Newton ; que « de la paille », disait saint Thomas d'Aquin.

Les politiques meurent, la plupart, désespérés moins de leurs insuccès que de l'irrémédiable platitude des faits et des hommes. Les artistes, les poètes, qui travaillent pour la gloire, qui l'obtiennent, finissent par la dédaigner, disant, avec Montaigne, que la gloire est la plus inutile, vaine et fausse monnaie qui soit en notre usage.

Quant à l'amour, s'il ne lasse point quand il est profond, il en arrive, précisément parce qu'il crée l'unité, à être une plainte à deux sur la vanité de tout le reste.

On ne peut échapper au problème que pose une telle condition. Le déséquilibre des faits et des aspirations ne peut passer, objectivement parlant, pour chose naturelle. La nature adapte et ne se contredit pas ; là où elle inscrit une propriété, la réplique d'un objet s'annonce, et non pas un vide. Quel objet correspond vraiment à nos aspirations ?

Vers quoi, réellement, nous tendons.


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Message  Monique le Jeu 29 Oct 2009 - 5:34

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II. — L'APPÉTIT DU BONHEUR

L'insuffisance de nos objets.
Nous avons beau être déçus par la vie, tous, à un moment ou à un autre, nous nous imaginons que si nous possédions telle chose, telle fortune, telle position, tel talent, telle notoriété, tel amour, nous n'en demanderions pas davantage et serions parfaitement heureux. Nous demander d'où nous vient cette confiance, c'est le moyen de savoir ce que cherche vraiment notre instinct.

Car si je cours vers quelque chose, persuadé que sa possession me rendra parfaitement heureux, c'est que je lui prête des qualités qui correspondent à ce qui fait, dans la vie, l'objet de mes recherches.

Or, regardez de près, vous constaterez ceci. Les objets qui nous tentent n'agissent sur nous que parce qu'ils se colorent à nos yeux d'une teinte d'infinité. Nous avons cité ce mot de Fichte : « Nous ne pouvons rien aimer si nous ne le considérons comme éternel. » Nous ne pouvons rien aimer non plus si nous ne le considérons comme infini. Les deux choses vont ensemble.


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Message  Monique le Ven 30 Oct 2009 - 4:37

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II. — L'APPÉTIT DU BONHEUR

L'insuffisance de nos objets.
La durée est une mesure, la quantité ou la valeur une autre ; ne voulant pas de limite à la durée de ce que nous aimons, nous ne voulons pas non plus de limites à sa valeur.

Il est bien entendu qu'il s'agit ici des objets que nous prenons comme fin ; ceux qui ne sont qu'un moyen nous satisfont en nous rendant un service précis. Mais s'agit-il de la fin à laquelle ils se réfèrent, comme le plaisir, la gloire, la science, la richesse, la domination, l'amour, objets dont nous disons : que je les obtienne à telle dose, sous telle forme, et cela me suffit, je maintiens que si nous parlons ainsi, c'est qu'au préalable nous avons paré ces objets de couleurs plus riches qu'ils n'en possèdent par eux-mêmes, que nous les avons teintés d'infini.

Serait-ce donc l'infini, que nous poursuivrions à travers les objets terrestres ? Les objets de la vie seraient-ils, en même temps que des réalités, des symboles, des ombres, comme dirait Platon, chargés de représenter, en l'incarnant partiellement, quelque réalité invisible ?

Marc-Aurèle conseillait à son disciple d'analyser les objets de passion, afin qu'ils perdissent les charmes fascinateurs qui entraînent. On saisit la pensée. Tout ce qu'on analyse, dont on fait le tour, qu'on extrait du brouillard où l'illusion l'enveloppe, voit son charme aussitôt détruit ; il se réhabilite et rayonne quand nous lui avons rendu son auréole, où ses contours se fondent, lui permettant d'occuper tout l'horizon du désir, lui communiquant toute l'amplitude du rêve, avec l'éclat de l'idéal.

Mais alors ce n'est plus lui, c'est son apothéose, et apothéose, cela veut dire divinisation.


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Message  Monique le Mar 3 Nov 2009 - 6:07

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II. — L'APPÉTIT DU BONHEUR

Divers témoignages.
Pourquoi la science jouit-elle d'un tel prestige que l'homme du peuple la regarde de loin comme une majesté redoutable, balbutiant dès qu'elle est invoquée contre lui, imaginant le savant comme un être d'une autre race, devant qui il doit se prosterner ? C'est qu'on ignore ou qu'on oublie ce que c'est à la vérité que savant et que science. On se figure que le savant sait, c'est-à-dire qu'il est Dieu. Car savoir, ce serait être Dieu. Enveloppant le monde du regard, on serait capable de le créer. Mais on ne sait pas.

La pensée se bute partout à l'inconnaissable ; elle se bute à elle-même, inconnaissable pour soi. Au dehors, les régions de noir ; au dedans, les régions d'inconscience. Dans les deux cas, on substitue à la simple réalité un jeu de puzzle ; on construit des théories, on n'entre pas dans ce qui est. D'où ce dédain de l'un des plus grands parmi ceux qui ont cultivé la science : « Toute la philosophie ne vaut pas une heure de peine ». Opposez à ce pessimisme aigu l'optimisme renanien, rêvant d'un jour où l'esprit prendrait, grâce à un vrai savoir, « le gouvernement du monde » : Renan avoue que ce serait la réalisation de Dieu. Or c'est le vague sentiment de cette possibilité, qui en tout temps fait le prestige de la science.

C'est aussi le rêve d'infini qui avive l'éclat du pouvoir, qui a sacré les « divins » empereurs, créé des légendes, provoqué des entraînements dont s'étonne l'histoire. On a beau plaisanter l'Etat souverain, la Loi, les Chambres, la République, la Nation..., constamment renaît dans les esprits une superstition qui revêt ces entités d'attributs véritablement divins. Sans cela, nul ne pourrait y prendre intérêt. L'« abstentionnisme » dont on se plaint quelquefois n'est que la méconnaissance de l'idole.


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Message  Monique le Mer 4 Nov 2009 - 6:13

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II. — L'APPÉTIT DU BONHEUR

Divers témoignages.
La richesse, où puise-t-elle sa fascination, et pourquoi l'acquérir devient-il une sorte de fureur, sinon parce qu'elle nous représente, par l'indéterminé de son pouvoir, une jouissance sans limite ? L'élargissement qu'elle promet, n'étant point mesuré par des objets précis, nous paraît de loin un infini véritable. Otez cela et mettez à la place les réalités de la richesse, plus rien ne subsiste.

L'amour lui-même, si nous le regardions de près, nous fournirait une de ces contre-épreuves, peut-être la plus frappante. Analyser l'amour, à la manière de Marc-Aurèle, c'est le tuer. Il faut voir les savants, ce qu'ils en font ! C'est que, dans ses réalités, l'amour n'est plus lui-même.

L'objet réel de l'amour ne peut pas être une personne vivante, incapable à elle seule d'expliquer les éblouissements, les folies, les héroïsmes, tout cet élan des plus sublimes facultés, qui alimentent les littératures. L'objet en est l'idéal que la personne évoque, par qui elle est magnifiée au point de vous sembler tout, y compris vous-même, vous apportant, en même temps qu'une richesse du dehors, une prise de possession de votre moi secret.

Hallucination ! dira-t-on. Oui, certes, mais hallucination vraie, en ce que l'idéal est une réalité aussi, quitte à préciser quelle. L'arc-en-ciel n'est-il pas une création de notre œil ? Pourtant il épanouit l'éclat du soleil. Pour que l'amour ne soit pas déçu par son objet, il faut qu'il consente à le laisser dans son nimbe, à le traiter religieusement, et, proprement, à l'adorer. L'amour est une adoration, et qui adore-t-on, à travers un objet quelconque, si ce n'est Dieu ?


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Message  Monique le Jeu 5 Nov 2009 - 6:41

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II. — L'APPÉTIT DU BONHEUR

Divers témoignages.
C'est à cette immixtion de l'infini dans l'amour que tient, dans la mesure où elle est spontanée, l'horreur des amoureux pour les séparations et le partage. Un infini n'est pas soumis au temps ; un infini ne se multiplie pas. Pour qui prétend à trouver tout dans ce qu'il aime, c'est-à-dire pour qui aime d'amour au sens que nous donnons ici à ce mot, ni polygamie, ni divorce, ni séparation, ni mort n'ont de sens.

Seulement, comme les intéressés ont tôt fait de voir que l'amour ne tient pas ses promesses et que la plénitude attendue ne vient pas : sans abdiquer, on se retourne, on cherche ensemble un nouvel idéal : l'enfant, une œuvre, et c'est-à-dire qu'après avoir été ébloui d'un mirage, on se remet en route vers le véritable et insaisissable infini.

La vie sociale a-t-elle à son tour un autre but que de multiplier l'être humain de façon à lui donner plus de prise sur cet infini convoité et qui toujours s'éloigne ? Ce que ne peut un seul, tous espèrent le pouvoir, et l'on s'attelle au brancard, comme les vieux Egyptiens aux blocs des pyramides.

Sous cette forme nouvelle, l'appétit d'infini se retrouve comme tout neuf, avec ses mêmes mirages. L'activité sociale porte toujours plus loin que les objets particuliers qu'on se propose. On parle de corriger un abus, et l'on part comme pour renouveler le monde. Il s'agit d'amener un progrès : on conçoit un « mythe ». Légitime, ou bien déformé, un idéal dirige tout, et l'on n'agirait point, s'il n'était là, animant les institutions de sa secrète influence. Les hommes de la Révolution française, de l'unité italienne, du nihilisme ou du bolchevisme russe, de l'anarchie ou de la révolution sociale, que sont-ils ou que furent-ils, sinon de sinistres ou fanatiques amants de l'infini ?


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Message  Monique le Sam 7 Nov 2009 - 5:04

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II. — L'APPÉTIT DU BONHEUR

Divers témoignages.
L'idée du progrès des peuples par leur concours organisé, l'idée de Société des Nations nous présente à l'heure actuelle un nouveau repliement et un nouveau départ du même vouloir-vivre.

Cette idée a été longue à germer. Pour toute l'antiquité, comme pour l'époque historique issue de la Renaissance, la cité ou l'Etat isolé était le couronnement de tout, le but dernier du développement humain sur la terre. Peu à peu, une idée plus large éclot ; le jour vient où elle s'imposera avec une force irrésistible. Ce sera le commencement de l'histoire vraie, la civilisation initiale, et l'on reparlera, sur ce plan, d'un enrichissement sans terme ; on tentera, de nouveau, une divinisation de la vie.

Auguste Comte a anticipé sur cette conclusion. Sa Religion de l'Humanité n'a pas d'autre sens. Du reste, toute religion née de la conscience humaine, que ce soit le culte des pierres sacrées ou l'adoration d'un Dieu suprême, porte la marque de la recherche infinie et témoigne pour elle. Comme les Titans qui voulaient escalader le ciel, tout cœur, toute collectivité cherche une issue du côté de l'éternel et de l'immense. Le Dieu inconnu a toujours ses autels.

Il n'est pas jusqu'au mal et à l'amour du mal qui ne viennent ici rendre témoignage. Le vicieux, en se précipitant, comme toujours le plaisir, vers le sans fond et le sans terme, atteste à sa façon l'infini de notre âme. Toujours plus loin, c'est l'aspiration du mal comme du bien. La direction faussée, on ne pense plus qu'à aller au bout de la route. On s'enfonce comme d'autres s'épuisent à monter. On jette au mal, comme d'autres au bien, toutes les puissances de l'âme. Mais c'est toujours l'idéal qui séduit ; c'est toujours l'infini qui attire. Infini retourné, idéal perverti ; on n'y reconnaît pas moins l'appel immense.


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Re: DIEU ET LE DÉSIR HUMAIN

Message  Monique le Mar 10 Nov 2009 - 5:38

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Divers témoignages.
A ce titre, je comprends qu'on ait vu en Baudelaire un apologiste. Dans ses pages, où l'aspiration inassouvie invite aux ruées sataniques, c'est bien la recherche de Dieu qui se torture. D'ailleurs, elle ne s'ignore point.

Il faut finir. Tout passerait dans ce tableau, puisque tout est symbole. A tous les étages et dans toute l'étendue de notre vie, nous sommes emportés par un mouvement qui dépasse d'un infini les objets qui nous sollicitent. L'angle visuel qui se dirige vers ces objets s'élargit au delà.

Nous croyons désirer ceci, et le désirons en effet, mais surtout parce qu'il nous représente autre chose, parce que nous le magnifions, et ce qui en témoigne, c'est l'envergure du geste esquissé pour l'atteindre ; c'est cette sourde douleur dont parle Verlaine :

La douleur de voir encore du fini ;

c'est notre stupéfaction, aux heures de rêverie clairvoyante, en présence de ce que le néant assiège, de ce que le temps vient mordre jusqu'à ce qu'il l'ait dévoré tout à fait.

O que cet univers, s'il est vide, est étroit !
Hugo a raison ; l'étroitesse de tout, en valeur et en jouissance, fait le désespoir de l'attente qui devient événement et de l'entreprise amenée au résultat. Quels départs triomphants ! quelles arrivées toujours déconfites ! « Ce n'est que cela ? » Chacun entend, comme Barrès, ce mot qui se prononce en soi après toute expérience. Les effets de notre action ne nous satisfont jamais, parce qu'ils ne sont que la caricature du sentiment qui nous les a fait entreprendre. Derrière la poupée de la fillette, il y a l'enfant ; derrière le soldat de plomb, les luttes de l'existence : derrière tous nos objets frivoles, qu'y a-t-il ?

Tout fait acquis se décolore ; tout équilibre est mesquin ; il n'y a de bon, en tout, que la recherche, « la veille », disait un enfant, parce que l'espoir infini s'y abrite.

Quand les déceptions, s'ajoutant bout à bout, nous persuadent que la vie n'est tout entière qu'une duperie, ceux qui ne croient pas en Dieu tombent dans ces désespoirs qui n'ont plus que l'oubli ou la mort pour remède. L'oriental fume son narghileh en regardant courir les nuages ; l'Hindou a son nirvana ; le civilisé s'affole et en vient à ces extrémités dont furent victimes un Andréa del Sarto, un Prévost-Paradol, un Gérard de Nerval, un Alfred de Musset, et il leur échappe, quand ils s'en expliquent, de ces mots qui, dans de telles bouches, devraient nous instruire. « Pourquoi ai-je vécu ? disait Alfred de Musset mourant ; toute ma vie j'ai attendu quelque chose, ce quelque chose n'est pas venu. » Et Emile de Girardin, racontant à la fin de sa vie toutes ses batailles de plume, toutes ses souffrances, toutes ses luttes, concluait en frappant sur sa chaise : « Et tout cela pour rien ! pour rien ! pour rien ! »


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Re: DIEU ET LE DÉSIR HUMAIN

Message  Monique le Mer 11 Nov 2009 - 6:30

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II. — L'APPÉTIT DU BONHEUR

Les Pessimistes.
Certes, beaucoup ne parlent pas ainsi. Il en est qui se déclarent satisfaits ; il en est qui, sans attendre d'être déçus, prétendent-ils, font profession de négation et de rejet, au lieu de recherche. Les pessimistes, les « bonnes gens » paraissent faire exception à notre loi. Au vrai ils la confirment.

Que dit le pessimiste ? Que la vie est mauvaise et que le néant est supérieur à l'être. Mais d'après quelle norme en juge-t-il ? N'est-ce pas un idéal de bonheur, un idéal d'existence, qu'il met ici en balance avec leurs contraires, qu'il trouve trop légers ? Il conçoit donc l'idéal ; ainsi que tous il y est attaché, puisque c'est pour ne pas le trouver réalisé dans le réel, qu'il blasphème le réel et le rejette.

Dans une telle négation de la vie se cache l'affirmation d'un idéal de vie. La profondeur du désespoir se mesure ici à l'immensité des aspirations. Derrière le grand désabusé je vois le grand ambitieux. Son appel au néant s'adresse au néant de l'illusion et de la souffrance, au néant de ce que nous constatons être vide, au néant de ce que nous jugeons une mort, sous le nom de vie matérielle, ou intellectuelle, ou morale exclusivement terrestre. De sorte que par une interversion étrange, ce qu'on appelle néant, c'est le néant du néant, c'est-à-dire l'être ; ce qu'on appelle le vide, c'est le vide du vide, c'est-à-dire le plein ; ce qu'on appelle la mort totale, ce n'est que la mort de la mort, c'est-à-dire la vie.

De là, il ne serait pas difficile de tirer, comme du nirvana hindou, une haute affirmation religieuse. Le Pseudo-Denys assure que la nuit exprime Dieu mieux que le jour : l'attitude des pessimistes rappelle ce mot.



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Re: DIEU ET LE DÉSIR HUMAIN

Message  Monique le Jeu 12 Nov 2009 - 6:07

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II. — L'APPÉTIT DU BONHEUR

Les Médiocres.
Le témoignage de ceux que Béranger appelle les bonnes gens et qu'on pourrait aussi bien appeler les médiocres, est moins dramatique, et il semble paradoxal de prétendre le requérir. Venir dire à un homme : voilà ce que vous désirez, c'est immense ! alors qu'il dit, lui : je ne désire rien du tout, sauf ceci, qui n'est pas loin de ma portée et que mon regard mesure, c'est étrange ! Ce que je désire, qui donc le sait, sinon moi ?

C'est pourtant là qu'est le vrai paradoxe.

Nul ne sait mieux que moi ce que je désire d'un désir réfléchi, personnel, qui a été l'objet d'un choix ; mais ce n'est pas de ce désir-là que nous parlons. Il s'agit d'un désir qui est en nous avant toute délibération et toute démarche, d'un désir que la nature nous impose et que pour cela nous entendons faire servir à la qualifier. Il ne me suffit donc pas qu'un homme vienne me dire : pour moi, je n'ai aucun désir d'infini, pour que je lui donne gain de cause. Je commencerai par lui dire : brave homme, vous n'en savez rien ; ensuite, nous allons voir.

Qu'est-ce qui découvre, ici, la vérité ? Nous le savons : l'analyse des actes, et c'est pour cela que nous faisions défiler devant nous divers aspects de l'activité humaine. Qu'on en ait conscience ou non, on désire infiniment, dans toutes les directions, puisque jamais, soit en valeur, soit en durée de jouissance, on n'est satisfait.

Mon brave homme est sincère, quand il dit ne désirer que tant ; mais puisque tant lui étant accordé, il désire encore, et que s il peut bien désavouer ce désir, y renoncer, il ne saurait l'éteindre, c'est donc que dès maintenant il y a dans cet homme un angle de désir qui n'est même plus un angle, tant il est élargi. Les deux côtés de cet angle s'écartent tellement qu'ils se rejoignent par derrière ; c'est un angle de 360 degrés, c'est-à-dire qu'il a une ampleur totale, qu'il réclame contre toute entrave et toute limitation.



A.-D. SERTILLANGES, O. P.
Extrait du livre: ''DIEU OU RIEN'' (1930).

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Message  Monique le Lun 16 Nov 2009 - 23:27

DIEU ET LE DÉSIR HUMAIN


II. — L'APPÉTIT DU BONHEUR

Les Médiocres.
D'Alembert a écrit : « La médiocrité des désirs est la fortune du philosophe » ; c'est exact, et saint Augustin, dans sa Règle, l'avait dit avant lui. Mais chacun sait que le philosophe, pour acquérir cette fortune-là, doit essayer de tuer en lui quelque chose qui a la vie dure et qui en réalité ne meurt jamais.

Or nous étudions la nature humaine, et non pas ce qu'on en fait. Dire à un affamé : tais-toi ! ce n'est pas le nourrir, et se défendre de désirer, c'est désirer encore ; c'est désirer deux fois ; car cette digue que vous opposez au désir, vous la dressez en vue d'obtenir un autre bien : la paix.

D'ailleurs, ce n'est pas ainsi, le plus souvent, que les choses se passent. L'ordinaire est le divertissement pascalien ; c'est-à-dire que la plupart des hommes, quoiqu'ils appliquent leur esprit à beaucoup de choses, ne réfléchissent jamais à leur être, ne le prennent point pour objet de leur pensée. Toujours distraits par l'objet du dehors, ils s'en contentent, parce que, tout mesquin qu'il soit, il suffit à la minute qu'il occupe, et comme, lui disparu, il s'en présente d'autres, l'appétit humain que je dis insatiable peut sautiller de place en place sans se poser ni se mesurer jamais.

Quand vous êtes à votre fenêtre, on pourrait vider la maison derrière vous que vous n'en sauriez rien ; mais elle ne serait pas pour cela pleine. Ainsi l'homme qu'amusent l'un après l'autre de vains objets n'est pas satisfait pour autant, mais trompé.



A.-D. SERTILLANGES, O. P.
Extrait du livre: ''DIEU OU RIEN'' (1930).

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Message  Monique le Mer 18 Nov 2009 - 6:25

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II. — L'APPÉTIT DU BONHEUR

A quoi tient l'infini du désir.
En résumé, il y a tout au fond de nous une recherche que ne satisfait ni ne peut satisfaire aucune combinaison vitale. Nous poursuivons réellement tout autre chose que ce que nous croyons poursuivre. Nous ne pouvons ni échapper au vouloir, ni le remplir. A quoi cela tient-il ?

Nous avons déjà posé la question au sujet de la durée, et nous avons assuré que les deux cas sont semblables. Cela tient à la nature même de l'esprit, et par là, qui sait ? — c'est notre prétention — à la nature du milieu universel où la Divinité se dérobe.

L'homme pense, c'est-à-dire qu'il conçoit toutes choses à l'état abstrait et que ses notions générales ne se heurtent à aucune limite restrictive. L'idée de son bien ou de son bonheur suit cette condition, en quelque objet particulier qu'il le place. Au delà de tout plaisir il y a du plaisir, au delà de tout savoir du savoir, au delà de tout amour de l'amour, et ainsi du reste. Il n'y a pas de borne à la pensée, et le désir, qui accompagne la représentation, n'a pas davantage d'entraves.

Chez l'animal, il n'en est pas ainsi. L'opposition marquée plus haut doit ici se poursuivre. L'animal désire ; il veut son bien ; mais il le veut sans savoir ce que c'est que vouloir et sans savoir ce que c'est que le bien. Il ne domine pas les objets et ne déborde pas leurs limites : comment ferait-il pour dépasser par son mouvement intérieur le bien présent qui s'offre à son désir ?



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Re: DIEU ET LE DÉSIR HUMAIN

Message  Monique le Jeu 19 Nov 2009 - 4:44

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II. — L'APPÉTIT DU BONHEUR

A quoi tient l'infini du désir.
C'est le privilège de l'homme, de bâtir des châteaux en Espagne.

Toutes ses demeures ne sont que des abris provisoires; dans toutes les directions où il s'avance, il veut toujours aller plus loin ; à tout ce qui lui paraît désirable, il attache d'insatiables désirs ; sa volonté est une synthèse de désirs, corrélative à un bien qui serait la synthèse des biens, un bien total, sans limite de valeur assignable, capable de réaliser l'idéal sous toutes les formes qu'il peut revêtir pour nous, en d'autres termes qui serait vraiment et positivement infini.

Tout le problème est de savoir si cela conclut dans le réel ou demeure à l'état de simple rêve.



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Re: DIEU ET LE DÉSIR HUMAIN

Message  Monique le Ven 20 Nov 2009 - 2:38

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II. — L'APPÉTIT DU BONHEUR

La réalité de l'Idéal.
Certains n'hésitent pas, et nous relevâmes déjà leur pensée sous un autre aspect. Oui, disent-ils, l'homme ne se contente point de sa vie ; il rêve. Il y a en lui un surcroît d'activité que les objets réels n'épuisent point, une puissance de désir que tout ce qu'il touche ne fait pour ainsi dire qu'amorcer.

L'idéal, à propos de chacun des objets qui lui plaisent, réitère ses invitations, tantôt sous une forme, tantôt sous une autre, et de tout cela se forme un mirage composite que vous appelez, vous, le bien suprême, et où vous voulez voir un Dieu. Mais ce n'est qu'une idée. D'une création de l'esprit, n'allez pas faire une réalité positive.

Je ne crois pas affaiblir la thèse en la proposant ainsi ; je la fortifie plutôt. Et pourtant, sa misère éclate. On oublie ce que nous avons déjà tant de fois répété, qu'il ne s'agit pas ici d'un phénomène individuel, mais d'une poussée de nature. Peut-on faire fi, plus que des propriétés naturelles des corps en physique ou en chimie, d'une évidente propriété de l'esprit ?

Si un corps manifeste une affinité pour un autre, vous n'allez pas me dire que l'autre est fictif. Une affinité est une corrélation, et une corrélation a toujours deux termes. A un appétit réel ne répond pas une pâture irréelle.

On dit que l'idéal est de notre création : cela veut dire que nous le concevons. Mais si cette conception est en nous un fait de nature, c'est la nature, finalement, qui conçoit ; c'est elle qui tend, par nous, vers cet idéal et nous y entraîne. Nous saisissons de ce fait le sens des choses, nous ne le créons pas.



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Re: DIEU ET LE DÉSIR HUMAIN

Message  Monique le Mar 24 Nov 2009 - 6:06

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II. — L'APPÉTIT DU BONHEUR

La réalité de l'Idéal.
La tendance vers l'idéal me précède pour me créer, puisque je la trouve dans mon être même, qu'elle définit comme esprit pensant. Me faudrait-il attendre, pour être, d'avoir créé ce qui me définit et ainsi me permet d'être ? Qu'est-ce que cette folle interversion ?

Je suis un désir ambulant ; je suis « une voix qui crie dans le désert ». Le cri que je pousse n'est pas mien, puisque je le pousse sans le savoir, sans le vouloir, en protestant contre lui, en le niant, et en le confirmant de ma négation même ; puisque je le poussais tout enfant, avant de savoir, tout comme j'ouvrais mes lèvres au sein avant de connaître le sein, et ma mère, et moi-même. Et vous dites que ce cri s'adresse au vide ? Autant dire que la bouche puérile existe et aspire, mais que le sein n'est pas.

Le principe d'adaptation, le principe d'homogénéité entre un être et son milieu naturel vous condamnent. Si je tends naturellement, la nature aussi tend, et ce n'est pas vers le rien. Si je tends naturellement vers une plénitude, la nature est orientée, elle aussi, vers cette plénitude, et cette plénitude n'est pas fictive. Je n'y vais, moi, que par l'entraînement de l'être en lequel je plonge, comme partie conjointe du milieu total, comme parcelle d'esprit, dans l'Esprit père de tout esprit.



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Re: DIEU ET LE DÉSIR HUMAIN

Message  Monique le Jeu 26 Nov 2009 - 6:30

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II. — L'APPÉTIT DU BONHEUR

La réalité de l'Idéal.
L'objet idéal auquel nous aspirons nous sera-t-il accordé autrement que dans des participations limitées et fugitives, comme en ce monde, et verrons-nous se réaliser jamais cet admirable possessif : mon Dieu ? c'est une autre question et qui nous est ici étrangère.

Il y a des gens qui meurent de faim, quoiqu'il y ait de la nourriture dans le monde. Ainsi notre âme pourrait mourir, ou végéter, comme ici, faute d'aliment divin, si l'idéal vivant trouvait bon de se dérober à ses prises, en dépit de perpétuelles promesses.

Aristote, dans ses ouvrages scientifiques tout au moins, n'a jamais affirmé nettement une vie éternelle ; il semble parfois la nier, et cependant il admettrait pleinement notre thèse. Personne n'a parlé d'une façon plus magnifiquement précise du Souverain Bien qui est Dieu.

Mais si je ne sais pas, en vertu de nos raisonnements présents, que nous devions ou non posséder le Souverain Bien après cette vie, je sais que cet objet existe. Il existe parce que nous existons nous-mêmes. Dès maintenant, c'est lui, qui, participé plus ou moins, perçu et goûté à travers tous nos objets, peut nous servir de nourriture.



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Re: DIEU ET LE DÉSIR HUMAIN

Message  Monique le Lun 7 Déc 2009 - 3:10

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II. — L'APPÉTIT DU BONHEUR

La réalité de l'Idéal.
Autant d'efforts nous poussent vers l'idéal, autant de motifs nous avons d'affirmer cette souveraine existence. D'autant de manières nous nous sentons petits, d'autant nous pouvons assurer qu'il est grand.

De sorte que la preuve de Dieu conçue ainsi s'épanouit en gerbe ; elle nous permet de qualifier Dieu en même temps que de le démontrer. Et par là nous échappons, en même temps qu'à l'athéisme, à ces religions de Dieu qui ne veulent le concevoir que comme une forme indistincte, un X dont il ne faut rien dire, n'en pouvant rien penser.

Sans doute nous ne pouvons exprimer ce qu'il est d'aucune manière qui vraiment le définisse. L'infini ne se définit pas. Mais selon son mode transcendant, il faut bien qu'il possède et qu'il soit ce qui nous a amenés à l'exiger et nous a permis de l'atteindre. Tout ce qui de nous est imperfection s'en éloigne ; tout ce qui de nous est perfection s'y achève, puisque c'est cela qui nous le fait percevoir. Il suffit de nous regarder, pour le qualifier comme Celui en qui se réalise ineffablement ce qui nous manque. Quiconque touche au fond de soi-même touche à Dieu.



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Re: DIEU ET LE DÉSIR HUMAIN

Message  Monique le Mer 9 Déc 2009 - 2:53

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II. — L'APPÉTIT DU BONHEUR

La réalité de l'Idéal.
« L'image de Dieu en nous ! » cette expression biblique prend ici une signification profonde. Cela veut dire que si Dieu vit une vie divine, en raison de ses pensées et de ses vouloirs divins : ainsi fait l'homme à sa manière, puisque lui aussi tend, par le fond de lui-même, au divin et montre ainsi qu'il participe à sa nature.

La tendance dit l'espèce. Il y a en chacun de nous, selon Schopenhauer, un génie de l'espèce qui nous fait désirer ce qui convient au bien de cette espèce. Il y a en nous, aussi, et c'est le même, un génie du divin, un génie de l'Etre, qui cherche le bien total, et ce génie, c'est l'action de Dieu en nous ; c'est l'action qui nous crée et qui, en nous créant, nous lance d'un irrésistible appétit vers l'idéal du bien qui est son objet propre et son aliment éternel.

Voici donc Dieu atteint à la base comme au bout de notre activité consciente ou inconsciente. Nous le reconnaissons à la trace de son passage créateur ; nous le saisissons parce que, lui le premier, il nous a saisis, et ensuite nous le reconnaissons aux images que projettent sur le ciel de nos rêves les objets de la vie illuminés au dedans par sa lumière.

« C'est Dieu qui se remue dans les cœurs de vingt ans », a dit Lacordaire. Dans les autres aussi, alors même qu'ils ne savent pas le comprendre. A chaque élan de notre âme pour se dégager de sa médiocrité désespérante, c'est lui, Dieu, qui appelle en nous d'une voix à laquelle lui seul peut répondre. Il fait écho, criant, par nous, vers l'infini qu'il est, et se chargeant de la réponse.

Nous sommes environnés de lui, englobés dans sa vie, portés, menés et, je l'espère, un jour, satisfaits par ce flux et ce reflux de la vie divine qui est au-dessous de tout, circule en tout, comme le support et comme l'explication dernière de toutes choses.

Tout le drame de Dieu est en nous ; sans quoi, nous ne serions pas.


FIN


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