DU CLERC QUI MIT L'ANNEAU AU DOIGT DE NOTRE-DAME

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DU CLERC QUI MIT L'ANNEAU AU DOIGT DE NOTRE-DAME

Message  Diane le Mer 27 Mai 2009 - 18:29

FAITES silence, bonnes gens, écoutez cet autre miracle que je veux vous dire pour exciter les pécheurs à faire pénitence et les presser de tenir les engagements qu'ils prennent avec Dieu : il agit avec bien trop de laideur, celui qui donne sa parole et ne s'y conforme pas.

Une image de la Vierge avait été sculptée sur la façade d'une vieille église qu'on reconstruisait. Au pied de cette image les passants mettaient leurs dons ou leurs aumônes et les garçons de l endroit avaient coutume de s exercer sur le parvis à la pelote et à la balle cavalière.

Un jour qu’une foule d’entre eux se divertissait ainsi, un des joueurs, gêné par un
anneau qu'il portait au doigt, voulut le mettre en sûreté, car il le tenait de sa fiancée qu'il aimait durement et dont un tel présent lui était si cher que, pour rien au monde, il n'eût risqué de le briser ou de le perdre. Cherchant un lieu propice à son dessein, il s'approcha du portail, aperçut l'image toute fraîche dans sa nouveauté, s'agenouilla devant elle et soudain fut pris d'une telle ferveur que son cœur s'en trouva changé.

— « Dame, dit-il, je jure de vous servir désormais et de vous consacrer toute ma vie, car jamais je n'ai vu femme, bourgeoise ou noble, vierge ou mariée, qui fut plus belle que vous. Vous valez cent et mille fois celle qui m'a donné cet anneau. Je lui avais livré mon cœur, mais je le lui retire pour reporter sur vous tout mon amour et, ce bijou qu'elle m'avait offert, je vous le cède en signe que je n'aurai pour épouse nulle autre que vous.

Alors, cet anneau qu'il tenait, il le passa au doigt de la statue. Mais, o surprises ! La statue replia aussitôt ce doigt si fortement qu'il n'y eut plus moyen d'en retirer l'objet.

L'enfant pousse des cris d'effroi ; chacun accourt et s'émerveille avec de grands signes de croix et l'opinion commune est que, devant une volonté si manifeste* du Ciel, il convient à l'heureux élu de quitter sans tarder le siècle et de servir fidèlement, le reste de sa vie, Dieu et sa Mère. Quel soin d'ailleurs lui serait plus profitable ? Notre clerc le crut mais il ne sut pas garder le conseil dans son esprit.

Un jour s'en va, un autre vient... Tout à l'ardeur de son amour terrestre qui lui couvrait les yeux d'un bandeau, le jeune homme oublia Marie. Il prit pour femme celle qu'il chérissait au mépris d'une autre, meilleure, et on célébra ses noces en grande pompe, car il était de haute naissance. Or, voilà que la douce Dame qu'il trahissait, la Vierge plus suave que miel, lui apparut pendant son sommeil et levant un doigt fin et joli paré de l'anneau, lui dit :

— « Il n'y a ni droiture ni loyauté dans ce que tu fais et tu te conduis envers moi avec la dernière félonie. Voici l'anneau que tu me mis jadis au doigt, protestant que j'étais plus belle que toutes et qu'à mes chaînes, si légères, tu te vouais. Tu eusses trouvé en moi, s'il t'avait plu de tenir ta parole, une amitié franche et constante. Mais tu laisses la rose pour l'ortie, et l'églantier pour le houx, le fruit pour la feuille, la carpe pour l'ablette, et, pour le venin et le fiel, les meilleurs rayons de la ruche. »

Le clerc, ébahi, s'éveilla, tâta l'ombre autour de lui et ne trouva nulle trace de l'apparition. Croyant avoir été déçu par quelque fantôme, il se reprocha, précisément, de n'être pas auprès de sa femme et se rendormit. Mais Notre-Dame reparut aussitôt. Elle était cette fois dédaigneuse, son visage, contracté d'une terrible colère, se détournait ostensiblement et les noms de menteur, de parjure et de renégat sortaient de sa bouche avec de redoutables menaces :

— « Satan t'a bien aveuglé, s'écria-t-Elle, et détourné de ta route, quand, à moi, la Reine du Ciel, tu as préféré une mortelle, et que tu m'as tourné le dos pour t'adonner à
paillardise. Sois sûr qu'au jour du jugement...

Le malheureux dormeur, cette fois épouvanté, sauta de sa couche, se croyant déjà perdu et emporté par mille diables.

— « Conseillez-moi, ô Saint-Esprit, dit-il en pleurant. Certes, si je continue dans cette voie, me voici perdu sans ressource. »

Il se repentit si sincèrement, que la plus belle des Dames lui inspira de ne jamais plus chercher compagnie mondaine, dorénavant, et de vivre seul pour assurer son salut. Il s'enfuit dans un ermitage, prit l'habit de cénobite, et se garda de rentrer dans ce monde auquel il n'aurait dû penser du jour où, pour d'éternelles fiançailles, se mariant à Marie, il avait offert, à la Mère de Dieu et des hommes, un anneau que des doigts de pierre avaient retenu...



GAUTIER DE COIKCY
Recueillis et mis en français moderne
Par
GONZAGUE IRUC
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Diane

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